La mémoire du XXe siècle s’évapore, et nous voilà démunis

Le Temps
opinions jeudi18 octobre 2012

La mémoire du XXe siècle s’évapore, et nous voilà démunis

Par Ruxandra Stoicescu
Ruxandra Stoicescu, chercheuse et chroniqueuse, déplore que nous fassions si peu appel à la mémoire pour réfléchir aux problèmes contemporains

«Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli.» C’est Friedrich Nietzsche qui le disait et il semblerait que, cinq générations après sa mort, l’humanité s’évertue à mettre en œuvre cette maxime avec un zèle implacable. A l’image d’une peau de serpent dont nous n’avons de cesse de nous débarrasser au fil des crises qui traversent nos sociétés, le passé récent passe fréquemment à la trappe. On ne lit et n’entend plus que des formules du genre: «en 2007, lors de la débâcle de Lehman Brothers», «il y a quatre ans, quand la crise s’est déclenchée», «c’est un nouveau monde que nous affrontons».

Dans un essai de 2008, intitulé Le monde que nous avons perdu, l’historien Tony Judt déplorait la nonchalance avec laquelle nous, héritiers du siècle 21, nous empressons de jeter aux oubliettes les leçons du siècle 20 et encourageons les suivants à faire de même. Le bagage serait trop sanglant, trop rigide, trop plein d’histoire et de complications pour mériter de nous encombrer dans le monde contemporain, que nous percevons comme nouveau et sans lien à ce qui fut jusqu’à il y a peu de temps.

D’un côté, c’est normal, dit Judt, le passé récent est le plus dur à connaître et à comprendre. Les transformations intervenues après la fin de la Guerre froide ont introduit un sentiment de distance et de déplacement par rapport à ceux qui se rappellent «comment les choses étaient avant».

Une constatation frappante donne à réfléchir: depuis quelques années, le roulement des générations et les changements dans la société, phénomènes tout à fait naturels d’ailleurs, se manifestent à travers la disparition de symboles, de configurations et de personnalités marquants, plutôt que par l’apparition de nouveaux. Pas une semaine ne se passe sans que nous n’entendions que quelqu’un ou quelque chose a disparu de nos vies: des écrivains, des historiens, des cinéastes (ça arrive depuis quelques années), mais aussi la protection sociale, la solidarité, la culture, l’éducation et même l’intelligence. Le sentiment prédominant (et la réalité selon beaucoup) est celui d’un appauvrissement.

Un survol des derniers siècles nous fait observer que la définition d’une nouvelle époque passe la plupart du temps par des propositions inouïes, parfois des révolutions et par la manifestation de formes de pensée inédites: la Renaissance amène l’humanisme et les grandes inventions, les Lumières proposent l’excellence de la raison et la Révolution française, la révolution industrielle soulèvent des questions de justice sociale… Quant au XXe siècle, il est celui du jeu incertain entre la masse et l’individu. Nul doute, chacune de ces époques a ses zones d’ombre, mais c’est précisément en les combattant que les idées nouvelles ont pu accoucher d’une nouvelle ère.

De nos jours, on entend moins retentir les cloches d’une nouvelle époque que celles du «management» de la crise par laquelle passe l’ancienne. Le capitalisme doit être rafraîchi, l’Etat mis dans son droit chemin, l’individu discipliné et le standard défini… Comme si tout cela était un monde en soi, sans histoire et racines. Ce qui manque, c’est le lien passé-présent. Les réseaux denses du présent contribuent en fait à rompre avec le fil du temps.

C’est en lisant la disparition (par­mi tant d’autres) d’Eric Hobsbawm, grand historien du XXe siècle, qu’a surgi à mon esprit l’idée que la mémoire est ce lien qui fait tant défaut aujourd’hui. La mémoire, c’est le fil le long duquel un individu, un peuple, un pays se trouvent pris entre, d’un côté, le présent continu, frénétique, parfois suffoquant, et, de l’autre, le passéisme mélancolique paralysant. Curieusement, la mémoire ne disparaît pas avec les individus, bien qu’elle ne s’attache pas à eux après leur mort. La mémoire se tisse au gré de lectures des faits et des époques. Et, comble de la contradiction, n’est pas orientée vers le passé, mais vers l’avenir! Sans cette mémoire qui nous rappelle des temps pas si révolus, nous revivrions la même crise économique que celle de 1929-33, les pays d’Europe centrale seraient peut-être visités par les mêmes démons nationalistes qu’avant les deux guerres, des Etats nouvellement capitalistes s’enfonceraient dans les mêmes cycles d’inégalité et d’oppression que leurs prédécesseurs. On ne plaide pas ici pour une «mémoire épouvantail» brandie comme garde-fou, mais plutôt pour une mémoire comme élément de construction, comme indice de lien, d’ouverture, d’invention, que nos sociétés doivent travailler comme un boulanger sa pâte à pain.

La bonne nouvelle, c’est que Nietzsche ne prônait pas l’oubli comme antonyme de la mémoire, mais comme compagnon de route. La mauvaise: la maladie d’Alzheimer est considérée comme le mal du siècle. Ce n’est pas grave, dit une blague qui court chez les neurologues, une fois le diagnostic posé, vous l’aurez déjà oublié!