L’état moderne en question – chronique dans Le temps

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opinions mercredi 02 juillet 2014

L’Etat-nation, vainqueur de la Grande Guerre, est en faillite

Par Ruxandra Stoicescu
Une réflexion sur le rôle de l’Etat cent ans après le début de la Première Guerre mondiale. Par Ruxandra Stoicescu, chercheuse et productrice indépendante

«Quand mon père y fut né, ce territoire faisait partie de l’Empire austro-hongrois. Quand j’y suis né, il faisait partie de la Roumanie. Quand je l’ai quitté, cela faisait partie de la Hongrie. C’est difficile de dire d’où je viens.» En décrivant son itinéraire personnel, Elie Wiesel, écrivain et survivant de l’Holocauste, trace du même coup l’itinéraire tortueux suivi par l’idée et le dispositif de l’Etat-nation moderne, avant que ce dernier ne devienne la référence incontestée de notre façon de lire et penser le politique.

A la façon de cet écrivain né en 1928 et établi aujourd’hui aux Etats-Unis, l’Etat moderne a de la peine à dire d’où il vient, et il peine encore plus à dire où il va.

Pourtant, il avait été le grand vainqueur de la Première Guerre mondiale: son projet fut inscrit parmi les fameux 14 points du président Wilson, dans un fameux discours tenu en 1918 devant le Congrès: il consacrait l’Etat national, indépendant et souverain, dont les frontières seraient inviolables, pouvant jouir de la liberté de commerce en paix et à l’aide de la résolution pacifique des conflits.

L’âpre conflit de 14-18 ne représente, pourtant, que la dernière étape d’un chemin semé d’embûches, qui a commencé vers la fin du Moyen Age en Europe, s’exportant ensuite à coups de guerres, de colonisation et de commerce, jusqu’à devenir à notre époque l’incontournable option d’organisation politique et administrative.

Qu’est-ce que l’Etat moderne? Un processus évolutif de rencontres et de conflits entre différents groupes d’intérêt cherchant à extraire une rente ou, au moins, d’empêcher que d’autres le fassent outre mesure, et cela dans un territoire délimité, dans lequel est produit un discours de peur et d’exclusion qui a pour vertu de tenir les habitants à carreau tout en les rassurant. Ces éléments ne sont pas nouveaux.

Par contre, l’Etat moderne a cela de spécial d’avoir inventé un dispositif d’agencement de ces éléments diaboliquement efficace et à large échelle, en exploitant et concentrant les ressources. L’Etat moderne a la prétention d’offrir à l’individu non seulement un cadre sûr et équilibré d’épanouissement, mais aussi un but et un sens à sa vie, pour autant que ce dernier s’identifie au projet proposé par l’Etat. Le projet étant concocté par les élites et proposé tantôt par la force, tantôt par la persuasion.

A l’avant-garde d’une modernité conquérante, l’Etat-nation a poussé plus loin que d’autres (l’Etat absolutiste et l’empire) la violence physique et symbolique envers ses citoyens, en les déguisant en aspiration et projet permanent de progrès sur la base d’un contrat passé avec eux. Jusqu’au point d’en constituer l’unique horizon, adoubé par le système économique capitaliste, si bien placé pour en exploiter les circonscriptions et lacunes de toutes sortes.

Tout projet comporte violence. Pourtant, à force de s’être converti en modèle plutôt qu’en dispositif dynamique, la construction rencontre des défis multiples.

L’Etat moderne est devenu un moule à exporter vers des pays et des cultures qui ne connaissent ni la bureaucratie, ni les tribunaux, ni l’égalité formelle totalisante et totalitaire.

Ayant au mieux centralisé le processus de production de richesses sous la forme de capital et de main-d’œuvre éduquée, l’Etat moderne est de nos jours mis dans l’impasse par l’un de ses éléments constitutifs – les élites qui, se figurant qu’elles n’en ont plus besoin pour asseoir leur pouvoir, préfèrent s’en débarrasser ou l’affaiblir.

Cela a pour conséquence un troisième défi: la soi-disant perte de sens des institutions mises en place au service du projet de l’Etat ou une sur-administration du politique et de l’économie.

Pensant être plus juste et plus futé que ses prédécesseurs, le projet de l’Etat moderne glisse dans la même erreur: il a fini par croire qu’il était une fin en soi, un modèle à reproduire, et non pas une étape sur le chemin de l’humanité.

Cent ans après sa victoire, l’Etat moderne se retrouve face à cette impasse qu’on a choisi d’ignorer lorsqu’il semblait préférable de le présenter en tant que modèle figé.

Le Moyen-Orient en ébullition rappelle, quoique en plus meurtrier et radical, la situation de 1914 lors de la fin de l’Empire ottoman. Cent ans qui ont prouvé la faillite absolue du système des mandats et ses arrogantes ambitions d’établir des Etats nationaux là où d’autres types d’allégeance font foi.

Les autres ensembles montrent un pareil enlisement:

– L’Union européenne, prise au piège de la bureaucratie et du déficit démocratique, refusant d’aller au-delà du modèle national, vers un projet fédéral.

– Les Etats-Unis, écharpés par des forces optant pour un Etat minimal, laissant libre cours aux inégalités et au racisme, comme à leurs débuts.

– La Chine et la Russie, Etats nationaux, fidèles à elles-mêmes dans un impérialisme moderne et plus totalitaire que jamais.

On se croirait en plein mythe nietzschéen de l’éternel retour, racontant que l’histoire est condamnée à se répéter, à quelques variations près, à l’infini. Mais, avant Nietzsche, Marx nous a prévenus: une première fois, l’histoire se répète comme tragédie, une deuxième fois, comme farce.