Tales of the world episode 63 – Si par une nuit d’automne…

Dernièrement, j’appréhende les événements et l’analyse de l’actualité en lisant et écoutant des œuvres littéraires. Je trouve que, de près ou de loin, les histoires que je lis arrivent à exprimer très bien le désespoir ou l’enthousiasme de telle ou telle situation contemporaine, l’ingéniosité d’une invention ou l’extrémisme des attitudes. Je ne vous donnerai pas d’exemple. Ouvrez le livre que vous avez aujourd’hui sur votre table de chevet et, qu’il soit de cette rentrée ou d’il y a deux mille ans, vous vous y retrouverez, et vous le comprendrez à la lumière de l’époque que vous vivez et ça vous aidera dans votre jour à jour. Ce n’est pas un secret que la littérature est un miroir de la vie. Dans cette veine là, je remarque aussi, que, la plupart des actualités que je lis ces temps-ci m’inspirent, malheureusement, d’idées d’écrits distopiques. Par exemple, j’entends que les abeilles sont disparues dans une grande partie de la Chine et que les gens y sont obligés de faire la polenisation à la main : ça me donne envie d’écrire une nouvelle qui se passe dans un univers sans abeilles, sans grillons, tiens, sans locustes même, où les gens sont forcés de devenir eux-mêmes des insectes, pour que leur environnement puisse continuer à leur apporter ce qu’ils attendent : le miel, le son de la nature et même le maintien des cultures.

Je lis que les droits des femmes sont bafoués dans un pays telle que l’Inde, où on trouve encore des institutions qui tolèrent le viol, et ça me donne l’idée d’écrire un roman fantastique dans lequel la déesse Shakti, déesse de la féminité et de la force, fâchée avec les hommes de l’Inde, envoie sur terre des féroces émissaires qui imposent une férule féminine, qui finit par être aussi terrible que celle qu’elle essaye de combattre. Je n’arrive pas à être optimiste et confiante dans la rédemption de notre espèce. Ni même, en lisant quelqu’un comme l’économiste Jeremy Rifkin, qui, optimiste, lui, a récemment écrit un livre sur la “Nouvelle société du coût marginal zéro”.

En voilà quelques extraits : « nous parlons d’un monde où vous pourrez alimenter votre petite entreprise de production 3D par de l’énergie gratuite que vous aurez produite vous-même ou échangée sur Internet. Un monde dans lequel vous pourrez transporter votre produit 3D dans des véhicules électriques, qui eux-mêmes ont été alimentés par de l’énergie renouvelable. Et dans dix ans maximum, ces voitures seront sans chauffeur. Vous les réserverez sur votre mobile et elle vous localiseront toutes seules avec leur GPS… »

et encore

« C’est donc bien autour du Big Data que se joueront les profits – et les grands débats politiques – dans les prochaines décennies. Songez que Google enregistre chaque jour 6 milliards de recherches, qu’un habitant sur trois ou quatre de la planète est sur Facebook, que Twitter a 160 millions d’utilisateurs, qu’Amazon est le supermarché du monde… Comment s’assurer que ces compagnies ne séquestrent pas les infos qu’elles récupèrent à chacune de nos opérations sur le Net, comment faire en sorte qu’elles n’occupent pas de position de monopole dans leur activité ? Personne ne doit dominer outrageusement la plateforme technologique de l’Internet des objets.

Les centaines de millions d’internautes que nous sommes devenus doivent s’organiser. Rien d’impossible ! Les syndicats sont bien apparus avec le début du capitalisme, parce que les individus isolés ne parvenaient pas à exiger leur part de la production… Je suspecte que, demain, de nouveaux mécanismes émergeront afin que chacun ait un droit de regard sur la façon dont les informations qu’il laisse sur le Web sont utilisées. »

Les changements qui s’annoncent, que ce soit sous forme d’une situation qui change en empirant, ou une dans laquelle les humains s’adaptent et maîtrisent ce qui arrive présuppose une transformation radicale de la nature de ce que nous appelons le facteur humain. En anglais, « human agency », le libre arbitre, on pourrait dire, bien que toute traduction de ce terme reste imparfaite. Des siècles durant chaque individu a été appelé à conquérir son humanité en luttant contre toute sorte de contraintes et injustices, liées pour la plupart au pouvoir que certains aimeraient exercer sur les autres et aux pressions déshumanisantes des systèmes inventés, eux aussi, par des individus. C’est une humanité combattante, cruelle parfois, qui, pourtant est appelée à décider par elle même de chaque moment de la vie : du lever et jusqu’au coucher, chaque jour, et sans délégation. Quelle sorte d’humanité connaîtrons nous dans quelques dizaines d’années, quand la plupart des choix et décisions que nous prenons en ce moment par nous mêmes, dans notre vie, seront prises par des machines, ou des systèmes qui sauraient mieux que nous ce dont nous avons besoin par des invisibles fils qui nous tiendront? Sur quoi va-t-on exercer notre libre arbitre et surtout, l’aiguiser ?

Un de mes livres favoris est le roman d’Italo Calvino « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Il a cette particularité de commencer à chaque chapitre une nouvelle histoire sans jamais la conclure. Le roman se déploie sur le dos de son personnage principal, qui se laisse à chaque fois prendre par chaque nouvelle histoire, et devient presque fou en essayant de trouver sa conclusion. A aucun moment ne pense-t-il y renoncer, ou se poser la question s’il peut, au fait, écrire ses propres conclusions et fins d’histoires. En somme, exercer son libre arbitre de lecteur…et peut être d’auteur. Il reste pendu au suspens, à savoir sus-pendu. L’ironie est que, exaspérée par une suite littéralement sans fin d’histoires, je n’ai jamais conclu la lecture de ce roman. Et franchement, je pense qu’il n’y en a pas besoin. Car, par une nuit d’automne, la voyageuse que je suis, en lisant les nouvelles et écrivant sa chronique, ai entendu encore autre part quel était le message conclusif de cette œuvre espiègle…