Tales of the world episode 69 – La crise grecque un dialogue de sourds à l’européenne

En littérature, on sait qu’on se trouve devant un classique quand chacun qui le lit, et même ceux qui ne l’ont pas lu, trouve quelque chose de fort à en dire, que ce soit positif ou bien critique. Quand les échos d’une œuvre dépassent et vont bien au-delà de son message, au prix de l’obscurcir et même de le pervertir, nous sommes bien devant une production qui touche une question profonde. Selon ces critères, ce qui se passe en ce moment avec la Grèce et son avenir européen est non seulement un grand classique mais aussi, une grande expérience de littérature contemporaine d’écriture à milliers, voir des millions, de mains.

La tragédie à laquelle nous assistons n’a de grec que son air d’inévitabilité et d’étrange aveuglement que ses personnages exhibent. Pour le reste, il y a des éléments de la commedia dell’arte, de vaudeville français et des notes brechtiennes.

 L’aspect le plus interpellant de cette crise est que chacun de ses personnages lit le texte de ce qui se passe exclusivement selon sa version des choses. Les Européens, en disant « mais nous, on a voulu vous aider, on vous aide, même maintenant que vous nous avez roulé dans la farine avec le coup de poker du référendum, signez les termes et conditions, des plus généreux d’ailleurs, et on ne vous lâchera pas. Et de toute façon c’est vous qui nous lâchez, pas nous… » Et aux grecs de décrier la « fausse générosité du bourreau qui donne avec une main pour prendre avec l’autre tout en gardant son masque d’humanité. Nous sommes les victimes du terrible complot du capitalisme et des banques. »

Ce qui rend ces deux positions crédibles et même véridiques est que chacune d’entre elles contient des éléments de vérité. Juste ce qu’il faut de vérité, en fait, pour conforter chacun dans son cocon d’idées et ne pas les pousser à examiner les choses avec plus de détachement. Car les européens ont raison, ils ont été généreux … avec les banques qu’ils ont aidées et qui avaient prêté de l’argent à la Grèce sans regarder les failles de son système politique et économique. Ils ont cru être généreux quand ils ont passé l’éponge sur les mensonges grecs à propos du budget lors de l’entrée de la Grèce dans l’Euro et quand ils ont continué à nourrir la machine corrompue de ses élites au pouvoir.

Et les grecs ont raison, ils sont victimes du capitalisme et des banques, mais des victimes consentantes, qui ont vécu en s’accommodant des petits arrangements balkaniques et byzantins avec les autorités et les oligarques qui les dirigeaient. En tant que roumaine, ce type de mentalité m’est bien connu : quand le peuple est pauvre et a le sentiment de ne rien pouvoir changer il s’accommode de tout régime, en se disant que, de toute façon l’un vaut un autre, ils vont tous voler et être corrompus de la même manière et on n’y peut rien. Alors, autant essayer de survivre et tirer tant que possible la couverture à soi. Sauf que, en tant que roumaine, j’ai aussi vu qu’avec le soutien du l’UE, quelques dirigeants inspirés et une société civile qui s’active, il est possible de changer ce type de mentalité. La Roumanie est loin d’être un exemple parfait et en ce moment même ses oligarques et dirigeants corrompus mènent une bataille à vie et à mort contre les institutions anti-corruption qui menacent leurs petites affaires personnelles, basées, comme en Grèce sur le siphonage des fonds européens et investissements étrangers. Mais, quelque chose a changé et la société civile est au moins consciente du fait que si elle ne s’engage pas dans la politique, le pays méritera son sort. On ne pourra blâmer personne d’autre.

Ce genre de prise de conscience est cruciale dans le devenir d’un pays, et elle n’est pas naturelle. Ce sur quoi l’Europe aurait dû vraiment insister face à la Grèce, non pas ces dernières 5 années, mais bien avant, était la mentalité qui soutenait la corruption et la domination mafieuse de l’état par des réseaux d’intérêts personnels. De faire le parent sévère aujourd’hui ne sert à strictement rien, à part se fourrer la tête encore plus loin dans le sable, et ce, des deux côtés de ce drame.

 Donc, si le peuple grec décide de voter non et d’assumer la faillite de son pays, que ce soit clair que ce sont deux faillites qu’il assume : celle de sa propre mentalité gangrénée et celle du système capitaliste européen qui a lâché sur les valeurs démocratiques au nom d’une survie, qui s’avère temporaire et inutile à la fois. C’est peut-être la seule manière qui reste d’articuler des véritables réformes de l’état en Grèce et en Europe. C’est juste dommage qu’on s’obstine à incarner l’inéluctable des mythes grecs au lieu de les écouter et prendre note.

Avec la musique du groupe grec Imam Baildi, une chanson qui parle du désamour de deux amants…