Category Archives: Newspaper articles

Le Népal aux cent ethnies cherche sa voie vers un Etat plus juste

Logo

Opinion lundi 02 février 2015

Le Népal aux cent ethnies cherche sa voie vers un Etat plus juste

Ruxandra Stoicescu

Google Images nous renvoie à la beauté des montagnes et des rizières. Mais ce pays a d’autres richesses insoupçonnées. Par Ruxandra Stoicescu, chercheuse et animatrice d’un blog radio, Tales of the World

 Niché entre l’Inde et la Chine, le Népal figure sur la carte mentale de la plupart d’entre nous comme le pays de l’Himalaya et de l’Everest. Lors d’une recherche images sur Google, on aperçoit rarement autre chose que des photos de montagnes de contes de fées, des vertes rizières surplombant des lacs bleus immaculés, et des temples avec des enfants au sourire éclatant.

Autant le dire, notre imaginaire du Népal est colonisé par un rêve de nature, et nous avons du mal à penser à ce pays en d’autres termes. Ce qui est dommage, car ces temps-ci, le Népal passe par des transformations et des convulsions sociales importantes. La complexité politique népalaise nuance un peu le tableau du sous-continent dominé par ses deux voisins géants.

Lors d’un récent voyage de recherche documentaire entrepris à Katmandou, j’ai appris que les Népalais, des hommes politiques jusqu’aux simples civils, perçoivent la Suisse comme le modèle politique le plus inspirant dans leur quête d’une forme étatique rendant justice à leur diversité et à leur grande multiplicité ethnique. Cette admiration, les Suisses la rendent bien au Népalais, puisque cela fait plus de 50 ans que la Suisse participe à des programmes de développement et d’échanges.

Bien qu’il ait formellement réchappé à la colonisation britannique, le Népal ressent fortement l’influence de l’héritage colonial à travers l’immixtion de l’Inde dans ses affaires intérieures. Par exemple, la grande voisine fait pression sur l’Assemblée constituante (formée en 2008) pour qu’elle accouche d’une Constitution, qui devait d’ailleurs être promulguée au plus tard le 22 janvier, mais sans résultat pour l’instant . L’Inde souhaite aussi intégrer des territoires montagneux du Népal dans sa stratégie géopolitique défensive. A cela s’ajoute la difficulté de maintenir un équilibre fragile avec la Chine, voisine du Népal à travers le Tibet, territoire historiquement au centre de toutes les convoitises. On comprend ainsi pourquoi les Népalais se sentent des affinités avec la Suisse, au centre d’une Europe occidentale longtemps mouvante et remuante.

La situation complexe à l’extérieur trouve son pendant dans la vie politique intérieure. Contrairement à l’Inde et la Chine, qui semblent avoir atteint un point d’équilibre, au moins pour le moment, dans la forme de leur Etat, le Népal est à la recherche, depuis bien d’années, d’une république plus juste et d’une Constitution.

C’est là où résident sa richesse politique et son apport au sous-continent. Car après dix ans de guerre civile entre les forces maoïstes et l’armée régulière (1996-2006), puis encore presque dix de processus de paix, le Népal et les Népalais osent se poser et débattre de questions complexes: après l’abolition de la monarchie fin 2007, quel type de république mettre à sa place? Comment parvenir à respecter les droits de chacun des plus de 90 groupes ethniques et faire en sorte que les femmes poursuivent leur émancipation citoyenne, pour laquelle la bataille a commencé au Népal il y a plus d’un siècle?

Diverses forces politiques apportent diverses réponses, les unes centralisatrices, d’autres proposant un fédéralisme qui protégerait des communautés longtemps discriminées. La difficulté de répondre à ces questions dans une charte contribue aux fortes tensions de ces derniers jours – des chaises ont volé dans la salle de l’Assemblée constituante –, et témoignent d’irréconciliables contradictions. Parallèlement, d’immenses grèves, lancées à l’initiative du Parti communiste uni (maoïste), qui revendique un plus grand nombre de districts administratifs et des réformes sociales plus radicales, bloquent le pays entier.

En ces temps de crise économique globale, le souci qui prime au sein de ces interrogations, c’est d’articuler un système politique capable de redresser les graves inégalités sociales et économiques, qui furent longtemps ancrées dans les arrangements socioculturels (en particulier le système des castes), jusqu’à mener le Népal dans un grave conflit. Cette inquiétude est loin d’être confinée au seul Népal. Après tout, le nouveau premier ministre grec Alexis Tsipras, issu de la gauche radicale, tout comme le leader du mouvement espagnol Podemos, n’hésitent pas à parler de «castes» à démanteler et à combattre. Dans ce sens, les débats au Népal s’inscrivent dans une actualité immédiate.

Le voyageur arrivé dans la bruyante Katmandou, escale obligée avant les montagnes paradisiaques, reste stupéfait par les travaux d’Hercule entrepris par les autorités pour réorganiser la ville. Des rues élargies, encore en attente d’être pavées, sont couvertes de monceaux de terre excavée; un trafic routier qui fonctionne miraculeusement avec un minimum de feux; des zébus paisibles au milieu d’un concert permanent de klaxons, tels sont les reflets physiques d’un pays en plein chantier. Heureusement, les Népalais cheminant vers leur nouvel Etat savent aussi trouver de l’inspiration dans leurs paysages et mènent leurs batailles avec une certaine majesté.

Welcome to Tales of the World, the international affairs chronicles with a twist

Welcome to Tales of the World, the international affairs chronicle with a twist. It is a sound blog dreamed up by an international affairs analyst who, after many years of searches and deliberations, could find only one way to fit a square peg into a round hole: she stopped trying to do it literally and moved on to a more metaphorical way of dealing with this challenge. Hence, the multiple categories, languages, and sections of the bl..slog, which go from personal observations to projects developed with different partners. All of this deployed around one main aspiration – that of giving voice, quite literally, to the human tales of experience encountered in all walks of life by her and others. With a focus on the political, and with a twist, for what is life without a zesty touch…Enjoy the posts, in English and French and feel welcome  to roam around the labyrinth of thoughts at your ease. Ruxandra Stoicescu

Pour la Roumanie, une chance historique de relever la tête

Pour la Roumanie, une chance historique de relever la tête

Le Temps Opinions

vendredi 31 octobre 2014 Ruxandra Stoicescu

Le lundi 22 décembre 2014, date emblématique de la révolution roumaine, le nouveau président de la Roumanie prendra sa place au Palais Cotroceni, à Bucarest, pour cinq ans, après avoir passé deux tours électoraux, le 2 et le 16 novembre.

25 ans après les événements de 1989, qui ont provoqué la mort de milliers de personnes, dont beaucoup de jeunes, et 20 ans de spéculation quant à leur véritable nature – révolution ou coup d’Etat? – les Roumains se retrouvent face au même choix qu’il y a un quart de siècle: continuer de vivre dans un pays rongé de l’intérieur par la cupidité et la corruption, ou construire un Etat de droit porteur d’espoir, de justice sociale et d’un avenir européen. Plus que toutes autres élections présidentielles des 20 dernières années, celles de novembre 2014 sont comparables à celles de mai 1990.

Cela se vérifie lorsqu’on examine les candidats qui s’y présentent. Voilà le portrait des quatre les plus importants.

Victor Ponta est le candidat des barons» du Parti social démocrate, héritier de l’ancien parti communiste roumain et dont les seconds et tiers échelons se sont appropriés administrativement et politiquement des fiefs territoriaux, qu’ils ont pillé pendant 25 ans en toute impunité. En témoigne la déferlante des accusations et preuves irréfutables amenées ces dernières années par l’Agence nationale anticorruption, qui, tout en se trouvant au-delà de la politique, se voit, de par ses actions, propulsée en arbitre de ces élections. Malgré ces preuves, Victor Ponta continue sa course en tête des sondages, au moment même où son beau-père est sous le coup d’une enquête pour le même type d’abus que ses collègues de parti. C’est dire l’ancrage profond de ces structures dans la société roumaine, surtout dans les villes et les villages de province, au nord-est et sud du pays.

La droite roumaine

S’en suivent trois autres candidats, appartenant à ce qu’on appellerait «la droite» roumaine, et dont la candidature séparée est symptôme du morcellement, le long de divers groupes d’intérêts, de cette dernière.

Klaus Johannis , maire de Sibiu, centre économique et culturel de premier ordre, ancienne capitale culturelle européenne, représente le Parti démocrate libéral qui a soutenu longtemps le président actuel, Traian Basescu, avant de le lâcher, sous pression des tortueux arrangements et byzantinismes propres à la politique roumaine. Candidat de l’opposition doté du plus de chances, membre de la minorité allemande du pays, il représente les progrès enregistrés par la Roumanie, projetant l’image d’une démocratie moderne, capable de remédier à ses tensions et de se montrer européenne dans ses aspirations et actes. Il n’est pas exempt de suspicion de corruption ou de trafic d’influence, mais à un échelon infime comparée à ses adversaires.

Monica Macovei , indépendante et membre du Parlement européen, anciennement aussi soutenue par les libéraux et Traian Basescu, est la personnalité qu’on associe le plus avec l’Agence nationale anticorruption, pour laquelle elle a lutté becs et ongles. Malheureusement, son programme politique et économique est teinté d’un esprit néo-libéral qui fait peur.

Elena Udrea , candidate soutenue par Traian Basescu et son parti le Mouvement populaire, donne une mauvaise image du féminisme en Roumanie. Ses agissements politiques présents et passés et liens avec certains «barons», ainsi que son côté «people», entament lourdement sa crédibilité.

Ensemble ces personnes feraient un bon candidat, avec le juste mélange de charisme, d’opportunisme, de programme politique, de répondant et d’éthique.

Sortir des filets de la corruption

En état, ils ne sont ni plus ni moins que des éclats du miroir cassé dans lequel la société roumaine n’a de cesse de se regarder depuis des décennies. L’un des drames roumains est que le pays ne semble pas arriver à dépasser le stade du miroir: la Roumanie se vit comme miroir inversé de l’Europe, miroir trouble des valeurs transatlantiques et, souvent, miroir maléfique de sa propre histoire qui tient les citoyens dans des boucles et des filets indémêlables de corruption et de totalitarisme.

Le 16 novembre prochain, le peuple roumain aura une des rares occasions de son histoire de faire un choix qui le sortira de ce miroir, en le cassant par un cri, non pas de révolte, mais de détermination à passer à l’étape suivante, celle de la proposition et la contribution d’intelligence et de flexibilité, que les Roumains peuvent amener à l’Europe et à la civilisation. Ce choix passera nécessairement par un non aux mécanismes et aux structures de la corruption et à leurs représentants. Ce ne sera que le début d’un long chemin que les roumains devront parcourir côte à côte – et non à la traîne – avec leurs concitoyens européens.

L’état moderne en question – chronique dans Le temps

Logo

opinions mercredi 02 juillet 2014

L’Etat-nation, vainqueur de la Grande Guerre, est en faillite

Par Ruxandra Stoicescu
Une réflexion sur le rôle de l’Etat cent ans après le début de la Première Guerre mondiale. Par Ruxandra Stoicescu, chercheuse et productrice indépendante

«Quand mon père y fut né, ce territoire faisait partie de l’Empire austro-hongrois. Quand j’y suis né, il faisait partie de la Roumanie. Quand je l’ai quitté, cela faisait partie de la Hongrie. C’est difficile de dire d’où je viens.» En décrivant son itinéraire personnel, Elie Wiesel, écrivain et survivant de l’Holocauste, trace du même coup l’itinéraire tortueux suivi par l’idée et le dispositif de l’Etat-nation moderne, avant que ce dernier ne devienne la référence incontestée de notre façon de lire et penser le politique.

A la façon de cet écrivain né en 1928 et établi aujourd’hui aux Etats-Unis, l’Etat moderne a de la peine à dire d’où il vient, et il peine encore plus à dire où il va.

Pourtant, il avait été le grand vainqueur de la Première Guerre mondiale: son projet fut inscrit parmi les fameux 14 points du président Wilson, dans un fameux discours tenu en 1918 devant le Congrès: il consacrait l’Etat national, indépendant et souverain, dont les frontières seraient inviolables, pouvant jouir de la liberté de commerce en paix et à l’aide de la résolution pacifique des conflits.

L’âpre conflit de 14-18 ne représente, pourtant, que la dernière étape d’un chemin semé d’embûches, qui a commencé vers la fin du Moyen Age en Europe, s’exportant ensuite à coups de guerres, de colonisation et de commerce, jusqu’à devenir à notre époque l’incontournable option d’organisation politique et administrative.

Qu’est-ce que l’Etat moderne? Un processus évolutif de rencontres et de conflits entre différents groupes d’intérêt cherchant à extraire une rente ou, au moins, d’empêcher que d’autres le fassent outre mesure, et cela dans un territoire délimité, dans lequel est produit un discours de peur et d’exclusion qui a pour vertu de tenir les habitants à carreau tout en les rassurant. Ces éléments ne sont pas nouveaux.

Par contre, l’Etat moderne a cela de spécial d’avoir inventé un dispositif d’agencement de ces éléments diaboliquement efficace et à large échelle, en exploitant et concentrant les ressources. L’Etat moderne a la prétention d’offrir à l’individu non seulement un cadre sûr et équilibré d’épanouissement, mais aussi un but et un sens à sa vie, pour autant que ce dernier s’identifie au projet proposé par l’Etat. Le projet étant concocté par les élites et proposé tantôt par la force, tantôt par la persuasion.

A l’avant-garde d’une modernité conquérante, l’Etat-nation a poussé plus loin que d’autres (l’Etat absolutiste et l’empire) la violence physique et symbolique envers ses citoyens, en les déguisant en aspiration et projet permanent de progrès sur la base d’un contrat passé avec eux. Jusqu’au point d’en constituer l’unique horizon, adoubé par le système économique capitaliste, si bien placé pour en exploiter les circonscriptions et lacunes de toutes sortes.

Tout projet comporte violence. Pourtant, à force de s’être converti en modèle plutôt qu’en dispositif dynamique, la construction rencontre des défis multiples.

L’Etat moderne est devenu un moule à exporter vers des pays et des cultures qui ne connaissent ni la bureaucratie, ni les tribunaux, ni l’égalité formelle totalisante et totalitaire.

Ayant au mieux centralisé le processus de production de richesses sous la forme de capital et de main-d’œuvre éduquée, l’Etat moderne est de nos jours mis dans l’impasse par l’un de ses éléments constitutifs – les élites qui, se figurant qu’elles n’en ont plus besoin pour asseoir leur pouvoir, préfèrent s’en débarrasser ou l’affaiblir.

Cela a pour conséquence un troisième défi: la soi-disant perte de sens des institutions mises en place au service du projet de l’Etat ou une sur-administration du politique et de l’économie.

Pensant être plus juste et plus futé que ses prédécesseurs, le projet de l’Etat moderne glisse dans la même erreur: il a fini par croire qu’il était une fin en soi, un modèle à reproduire, et non pas une étape sur le chemin de l’humanité.

Cent ans après sa victoire, l’Etat moderne se retrouve face à cette impasse qu’on a choisi d’ignorer lorsqu’il semblait préférable de le présenter en tant que modèle figé.

Le Moyen-Orient en ébullition rappelle, quoique en plus meurtrier et radical, la situation de 1914 lors de la fin de l’Empire ottoman. Cent ans qui ont prouvé la faillite absolue du système des mandats et ses arrogantes ambitions d’établir des Etats nationaux là où d’autres types d’allégeance font foi.

Les autres ensembles montrent un pareil enlisement:

– L’Union européenne, prise au piège de la bureaucratie et du déficit démocratique, refusant d’aller au-delà du modèle national, vers un projet fédéral.

– Les Etats-Unis, écharpés par des forces optant pour un Etat minimal, laissant libre cours aux inégalités et au racisme, comme à leurs débuts.

– La Chine et la Russie, Etats nationaux, fidèles à elles-mêmes dans un impérialisme moderne et plus totalitaire que jamais.

On se croirait en plein mythe nietzschéen de l’éternel retour, racontant que l’histoire est condamnée à se répéter, à quelques variations près, à l’infini. Mais, avant Nietzsche, Marx nous a prévenus: une première fois, l’histoire se répète comme tragédie, une deuxième fois, comme farce.